Les assureurs tournent le dos aux obligations publiques : le crédit privé s'impose comme nouvelle boussole Le signal est clair et chiffré. Selon l'enquête mondiale sur les investissements des assureurs 2026 de Marsh, 57 % des assureurs prévoient d'augmenter leur exposition au crédit privé dans les 12 à 24 prochains mois, devançant les 48 % qui envisagent de renforcer leurs positions en obligations de qualité publique. Ce renversement de hiérarchie — il y a deux ans encore, la dette publique dominait les intentions d'allocation — traduit une recomposition structurelle des portefeuilles institutionnels, pas un simple ajustement tactique. Les chiffres de S&P Global Market Intelligence confirment l'ampleur du mouvement. Les actifs de crédit privé détenus par les assureurs ont atteint près de 1 700 milliards de dollars en 2023, soit une progression de 5,7 % sur l'année. Si cette hausse est la plus modeste en une décennie, elle s'inscrit dans une tendance de fond : la part du crédit privé dans les obligations détenues par le secteur assurantiel est passée d'environ 27 % en 2013 à 44 % en 2023. Ce n'est plus une niche — c'est un pilier. Pourquoi cette bascule ? Les obligations publiques, longtemps considérées comme l'épine dorsale des portefeuilles d'assureurs, montrent leurs limites dans un environnement de taux volatils et de conditions de crédit qui se dégradent. Amit Popat, spécialiste des investissements institutionnels, identifie trois facteurs de pression simultanés : les incertitudes géopolitiques, l'instabilité des taux directeurs et la détérioration progressive de la qualité de crédit sur …
Pourquoi les assureurs privilégient-ils le crédit privé sur les obligations publiques ?

Les assureurs tournent le dos aux obligations publiques : le crédit privé s’impose comme nouvelle boussole
Le signal est clair et chiffré. Selon l’enquête mondiale sur les investissements des assureurs 2026 de Marsh, 57 % des assureurs prévoient d’augmenter leur exposition au crédit privé dans les 12 à 24 prochains mois, devançant les 48 % qui envisagent de renforcer leurs positions en obligations de qualité publique. Ce renversement de hiérarchie — il y a deux ans encore, la dette publique dominait les intentions d’allocation — traduit une recomposition structurelle des portefeuilles institutionnels, pas un simple ajustement tactique.
Les chiffres de S&P Global Market Intelligence confirment l’ampleur du mouvement. Les actifs de crédit privé détenus par les assureurs ont atteint près de 1 700 milliards de dollars en 2023, soit une progression de 5,7 % sur l’année. Si cette hausse est la plus modeste en une décennie, elle s’inscrit dans une tendance de fond : la part du crédit privé dans les obligations détenues par le secteur assurantiel est passée d’environ 27 % en 2013 à 44 % en 2023. Ce n’est plus une niche — c’est un pilier.
Pourquoi cette bascule ? Les obligations publiques, longtemps considérées comme l’épine dorsale des portefeuilles d’assureurs, montrent leurs limites dans un environnement de taux volatils et de conditions de crédit qui se dégradent. Amit Popat, spécialiste des investissements institutionnels, identifie trois facteurs de pression simultanés : les incertitudes géopolitiques, l’instabilité des taux directeurs et la détérioration progressive de la qualité de crédit sur les marchés cotés. Face à ces vents contraires, le crédit privé offre des écarts de rendement attractifs, des protections structurelles plus robustes — covenants, sûretés, rang de priorité — et une corrélation moindre avec la volatilité des marchés publics.
« Le crédit privé offre des écarts de rendement attractifs. »
La convergence entre gestion publique et privée constitue un autre signal révélateur. Selon les données de Wellington Management, 27 % des assureurs autorisent désormais leurs gestionnaires de portefeuille de crédit investment grade à investir indifféremment sur des expositions publiques et privées. Cette porosité croissante entre les deux univers reflète une recherche d’optimisation du couple rendement/risque, en particulier sur le segment de la qualité, où les obligations non cotées peuvent offrir une prime d’illiquidité sans dégrader le profil de risque global.
Ce mouvement n’est pas sans zones d’ombre. Moody’s a alerté sur deux risques structurels que les assureurs ne peuvent ignorer : le risque de concentration, lorsque les expositions privées se regroupent sur un nombre limité de contreparties ou de secteurs, et la complexité croissante des actifs — notamment les titres structurés non adossés à des hypothèques, dont la valorisation et la liquidité restent difficiles à appréhender en période de stress. Eryn Bacewich, expert en investissements, insiste sur ce point : la sélection des gestionnaires devient un enjeu critique. Tous ne disposent pas des capacités d’analyse, des réseaux de sourcing et des outils de surveillance nécessaires pour naviguer dans cet univers. Choisir un gestionnaire de crédit privé sans processus de due diligence rigoureux, c’est s’exposer à des risques que les rendements affichés ne compensent pas toujours.
La dimension réglementaire mérite également d’être posée clairement. Aux États-Unis, les superviseurs assurantiels — notamment la NAIC — ont engagé des travaux pour mieux encadrer et rendre transparentes les expositions au crédit privé des assureurs, conscients que la croissance rapide de cette classe d’actifs peut générer des risques systémiques si elle n’est pas correctement capitalisée et déclarée. En Europe, le cadre Solvabilité II impose des exigences en capital qui peuvent peser sur l’attractivité nette de certains instruments privés, selon leur notation et leur structure. Les assureurs français, soumis à ce régime, doivent intégrer cette contrainte dans leur calcul de rendement ajusté du risque réglementaire.
La tendance est réelle, les opportunités sont documentées. Mais le crédit privé n’est pas une solution universelle ni un refuge sans risque. C’est une classe d’actifs exigeante, qui récompense la rigueur analytique et pénalise l’opportunisme. Pour les assureurs qui s’y engagent avec méthode, elle peut effectivement améliorer le profil rendement/risque d’un portefeuille sur le long terme. Pour ceux qui suivent la tendance sans en maîtriser les ressorts, elle peut devenir une source de déconvenues que la prochaine phase du cycle de crédit rendra visibles.











