Comment les mouvements des marchés privés redéfinissent les ETF

Marchés privés et ETF : quand l'alternatif s'invite dans les portefeuilles grand public La frontière entre marchés privés et marchés cotés s'efface progressivement. Ce mouvement, longtemps réservé aux institutionnels, redessine aujourd'hui l'architecture des portefeuilles retail — et les ETF en sont le vecteur principal. Un marché en pleine recomposition Le marché des ETF a franchi un seuil symbolique : les actifs sous gestion des ETF américains atteignaient 8 900 milliards de dollars au premier trimestre 2024, portés par 598 milliards de dollars de collecte nette en 2023 et quelque 520 nouveaux produits lancés sur la seule année. Derrière ces chiffres bruts se dessine une mutation qualitative : les ETF actifs, longtemps marginaux, représentaient fin 2024 près de 7,8 % des encours totaux, avec une croissance cinq fois supérieure à celle des ETF passifs selon Goldman Sachs Asset Management. En 2024, 31 % des investisseurs particuliers détenaient au moins un ETF en portefeuille, selon Amundi ETF. Parallèlement, le crédit privé a connu une expansion sans précédent : de 200 milliards de dollars en 2009 à 2 100 milliards fin 2023, selon McKinsey. Les projections de BlackRock anticipent un franchissement du seuil des 20 000 milliards d'ici 2030. Cette montée en puissance n'est pas sans conséquences : le FMI a explicitement alerté sur les risques systémiques liés au manque de transparence et à l'insuffisance de la supervision réglementaire dans ce segment. L'ETF comme passerelle vers l'alternatif C'est dans ce contexte que VanEck a lancé en juin 2025 le VanEck Alternative Asset Manager …

Marchés privés et ETF : quand l’alternatif s’invite dans les portefeuilles grand public

La frontière entre marchés privés et marchés cotés s’efface progressivement. Ce mouvement, longtemps réservé aux institutionnels, redessine aujourd’hui l’architecture des portefeuilles retail — et les ETF en sont le vecteur principal.

Un marché en pleine recomposition

Le marché des ETF a franchi un seuil symbolique : les actifs sous gestion des ETF américains atteignaient 8 900 milliards de dollars au premier trimestre 2024, portés par 598 milliards de dollars de collecte nette en 2023 et quelque 520 nouveaux produits lancés sur la seule année. Derrière ces chiffres bruts se dessine une mutation qualitative : les ETF actifs, longtemps marginaux, représentaient fin 2024 près de 7,8 % des encours totaux, avec une croissance cinq fois supérieure à celle des ETF passifs selon Goldman Sachs Asset Management. En 2024, 31 % des investisseurs particuliers détenaient au moins un ETF en portefeuille, selon Amundi ETF.

Parallèlement, le crédit privé a connu une expansion sans précédent : de 200 milliards de dollars en 2009 à 2 100 milliards fin 2023, selon McKinsey. Les projections de BlackRock anticipent un franchissement du seuil des 20 000 milliards d’ici 2030. Cette montée en puissance n’est pas sans conséquences : le FMI a explicitement alerté sur les risques systémiques liés au manque de transparence et à l’insuffisance de la supervision réglementaire dans ce segment.

L’ETF comme passerelle vers l’alternatif

C’est dans ce contexte que VanEck a lancé en juin 2025 le VanEck Alternative Asset Manager ETF (ticker : GPZ), un fonds coté donnant accès à des sociétés de gestion d’actifs alternatifs elles-mêmes cotées en bourse — parmi lesquelles Ares Management Corp. et KKR & Co. Le produit ne donne donc pas une exposition directe aux marchés privés, mais à leurs gestionnaires listés : une nuance fondamentale que tout investisseur doit intégrer avant de souscrire.

Brandon Rakszawski, vice-président en charge de la gestion des produits chez VanEck, justifie le lancement par un constat de marché :

« Cette idée est un excellent exemple de l’adéquation entre la demande spécifique des clients et les efforts de VanEck pour améliorer et élargir l’accès aux tendances structurelles à long terme sur les marchés financiers. »

Il souligne également que les périodes de volatilité boursière et d’ajustement des taux d’intérêt créent des fenêtres favorables au déploiement du capital accumulé par ces gestionnaires — ce que les praticiens appellent le dry powder.

Ce discours mérite d’être lu avec un regard critique. La corrélation entre volatilité des marchés cotés et opportunités pour les gestionnaires d’actifs alternatifs est réelle, mais cyclique et non mécanique. Les gestionnaires de private equity et de crédit privé ont certes profité de la remontée des taux pour améliorer leurs rendements sur la dette privée, mais ils font face à un problème structurel de liquidité des sorties : les introductions en bourse restent rares, les cessions à des industriels se compliquent dans un environnement de valorisations comprimées.

Quand l’ETF amplifie la volatilité qu’il est censé absorber

La relation entre ETF et volatilité des actifs sous-jacents est plus complexe qu’il n’y paraît. Une étude publiée dans la Review of Finance démontre que les ETF exposés à des marchés de volatilité ou de matières premières exercent une pression sur les prix des actifs sous-jacents, générant des écarts de valorisation non fondamentaux — particulièrement prononcés en période de stress. Ce phénomène, documenté sur les marchés liquides, pose des questions encore plus aiguës lorsque les sous-jacents sont des titres de gestionnaires d’actifs alternatifs, dont les bilans sont eux-mêmes exposés à des actifs illiquides valorisés en mark-to-model.

Les données de marché de 2023 illustrent concrètement ce risque de structure : lors des épisodes de volatilité, certains ETF sectoriels de niche ont vu leurs spreads acheteur-vendeur s’élargir à 1,5-2,0 %, contre 0,05-0,1 % en temps normal pour les fonds investis sur des valeurs liquides. Les mécanismes d’arbitrage entre prix de marché et valeur liquidative nette ont parfois dysfonctionné, exposant les investisseurs à des coûts de transaction implicites significatifs.

Ce que les investisseurs doivent réellement arbitrer

L’attrait pour les ETF exposés aux gestionnaires d’actifs alternatifs repose sur une logique de diversification structurelle : ces sociétés tirent leurs revenus de commissions de gestion récurrentes et de carried interest, deux sources relativement décorrélées des indices actions traditionnels. Mais cette décorrélation est partielle et asymétrique : en phase de stress sévère, les corrélations entre classes d’actifs convergent, et les titres de gestionnaires alternatifs cotés n’échappent pas à la règle.

La question posée aux investisseurs n’est donc pas binaire. Il ne s’agit pas de choisir entre ETF classiques et exposition aux marchés privés, mais de comprendre précisément ce que l’on achète : une exposition aux flux de revenus de gestionnaires cotés, avec toute la liquidité et la volatilité que cela implique, et non une exposition directe aux actifs privés sous-jacents. Cette distinction — souvent gommée dans la communication commerciale — est pourtant déterminante pour calibrer le risque réel d’un portefeuille.

À mesure que l’industrie de la gestion d’actifs alternatifs continue de se démocratiser, la capacité des investisseurs à distinguer l’exposition réelle de l’exposition apparente deviendra un avantage compétitif en soi. Les ETF sont un outil puissant — à condition de ne pas confondre l’emballage avec le contenu.