Crédit privé : quand les banques tentent de reconquérir un terrain perdu Le crédit privé traverse une zone de turbulences. Plus de 11 milliards de dollars ont été retirés par des investisseurs au cours des deux derniers trimestres, tandis que 12,4 milliards de dollars de nouveaux capitaux étaient simultanément levés jusqu'en février 2023. Ce paradoxe apparent — des sorties massives coexistant avec de nouvelles souscriptions — révèle un marché fragmenté, où la défiance et l'appétit pour le risque cohabitent sans se neutraliser. L'exemple de Blackstone est éclairant. Son fonds immobilier de 71 milliards de dollars a enregistré 3,9 milliards de dollars de demandes de rachat en février 2023, dont seulement 1,4 milliard a été effectivement traité — soit 35 % des demandes honorées. Ce mécanisme de plafonnement des retraits, structurellement intégré aux fonds semi-liquides, n'est pas une anomalie : c'est précisément ce qui distingue le crédit privé des marchés cotés, et ce qui en constitue le principal risque de liquidité pour l'investisseur. Pendant ce temps, Brookfield Asset Management affichait une progression de 5 % de son capital porteur de frais, à 148,9 milliards de dollars — preuve que la classe d'actifs conserve une attractivité structurelle malgré les vents contraires. La désintermédiation bancaire en chiffres La recomposition du paysage du financement est brutale. Dans les acquisitions à effet de levier dépassant le milliard de dollars, la part de marché des banques est passée de 80 % à 39 % en 2023. En moins d'une décennie, les fonds de dette privée ont …
Le crédit privé : un défi pour les banques ou une nouvelle opportunité?

Crédit privé : quand les banques tentent de reconquérir un terrain perdu
Le crédit privé traverse une zone de turbulences. Plus de 11 milliards de dollars ont été retirés par des investisseurs au cours des deux derniers trimestres, tandis que 12,4 milliards de dollars de nouveaux capitaux étaient simultanément levés jusqu’en février 2023. Ce paradoxe apparent — des sorties massives coexistant avec de nouvelles souscriptions — révèle un marché fragmenté, où la défiance et l’appétit pour le risque cohabitent sans se neutraliser.
L’exemple de Blackstone est éclairant. Son fonds immobilier de 71 milliards de dollars a enregistré 3,9 milliards de dollars de demandes de rachat en février 2023, dont seulement 1,4 milliard a été effectivement traité — soit 35 % des demandes honorées. Ce mécanisme de plafonnement des retraits, structurellement intégré aux fonds semi-liquides, n’est pas une anomalie : c’est précisément ce qui distingue le crédit privé des marchés cotés, et ce qui en constitue le principal risque de liquidité pour l’investisseur. Pendant ce temps, Brookfield Asset Management affichait une progression de 5 % de son capital porteur de frais, à 148,9 milliards de dollars — preuve que la classe d’actifs conserve une attractivité structurelle malgré les vents contraires.
La désintermédiation bancaire en chiffres
La recomposition du paysage du financement est brutale. Dans les acquisitions à effet de levier dépassant le milliard de dollars, la part de marché des banques est passée de 80 % à 39 % en 2023. En moins d’une décennie, les fonds de dette privée ont capté la moitié du terrain que les établissements bancaires considéraient comme leur chasse gardée, notamment dans le financement des LBO et de l’immobilier commercial.
Face à cette érosion, les banques ont adopté une posture paradoxale : plutôt que de combattre frontalement leurs concurrents, elles leur prêtent. Les principales banques américaines, européennes et asiatiques déclaraient environ 525 milliards de dollars de prêts aux fonds de dette privée fin 2023, en hausse annuelle moyenne de 18 % depuis 2021. Mark Zandi, chef économiste chez Moody’s Analytics, y voit « un moment opportun pour les banques de regagner des parts de marché par rapport aux fonds de crédit privé. » L’analyse mérite d’être nuancée : financer ses concurrents n’est pas exactement reconquérir un marché — c’est s’y repositionner en amont, avec des marges et des risques différents.
Un marché de 2 100 milliards de dollars sous surveillance
L’essor du financement alternatif ne se résume pas à une bataille de parts de marché. Il soulève des questions de stabilité systémique que les régulateurs — dont le FMI — ont commencé à formuler explicitement. L’opacité des structures, la complexité des relations entre banques prêteuses et fonds emprunteurs, et les mécanismes de limitation des rachats créent des zones d’ombre difficiles à évaluer en période de stress. Un marché de 2 100 milliards de dollars d’actifs, largement non coté et peu standardisé, constitue un angle mort pour la supervision prudentielle traditionnelle.
Pour les investisseurs institutionnels comme pour les particuliers éligibles qui y accèdent via des fonds evergreen ou des FCPR, la promesse de rendements supérieurs aux marchés cotés reste réelle — UBS rappelle que « la classe d’actifs offre toujours des rendements relativement attractifs et des avantages de diversification pour les investisseurs à long terme. » Mais cette prime de rendement est indissociable d’une prime d’illiquidité qu’il serait imprudent de sous-estimer, comme le rappellent les files d’attente aux guichets de rachat de Blackstone.
« Elle est de savoir si l’interpénétration croissante entre bilan bancaire et crédit privé ne transfère pas, discrètement, une partie du risque vers des acteurs moins capitalisés et moins régulés, au moment précis où les investisseurs commencent à douter. »
La véritable question n’est pas de savoir si les banques regagneront leur position dominante — la dynamique structurelle plaide contre ce scénario à court terme.











