Pourquoi les bureaux familiaux abandonnent les hedge funds au profit des investissements directs

Les family offices opèrent une mutation silencieuse mais profonde. Là où ils confiaient jadis leurs capitaux à des gérants de fonds spéculatifs ou de crédit privé, ils investissent désormais en direct dans des entreprises, des projets d'infrastructure ou des actifs réels. Ce repositionnement n'est pas anodin : il traduit une remise en question structurelle du modèle d'intermédiation financière qui a longtemps dominé la gestion des grandes fortunes. Un désengagement des fonds traditionnels qui s'accélère Les chiffres sont éloquents. Selon les données les plus récentes, 92,7 % des nouveaux family offices déclarent s'orienter vers les investissements directs, tandis que 89,6 % manifestent un intérêt pour le capital-investissement en propre. À titre de comparaison, seuls 10,4 % maintiennent une exposition aux hedge funds et 6,3 % au crédit privé — deux classes d'actifs qui constituaient pourtant le cœur des portefeuilles institutionnels il y a encore une décennie. Ces intentions se traduisent dans les allocations réelles. Les investissements directs représentent en moyenne 17 % du portefeuille d'un family office, contre 10 % pour les fonds de capital-investissement classiques. Et selon le rapport Global Family Office d'UBS, au sein de la poche private equity, 54 % des investissements sont désormais réalisés en co-investissement ou en direct — une proportion qui aurait semblé improbable il y a dix ans. Il convient toutefois de nuancer ces données : elles reflètent principalement les grandes structures anglo-saxonnes, dotées d'équipes d'analyse internes capables d'évaluer des dossiers complexes. Les family offices européens, et français en particulier, présentent des profils souvent …

Les family offices opèrent une mutation silencieuse mais profonde. Là où ils confiaient jadis leurs capitaux à des gérants de fonds spéculatifs ou de crédit privé, ils investissent désormais en direct dans des entreprises, des projets d’infrastructure ou des actifs réels. Ce repositionnement n’est pas anodin : il traduit une remise en question structurelle du modèle d’intermédiation financière qui a longtemps dominé la gestion des grandes fortunes.

Un désengagement des fonds traditionnels qui s’accélère

Les chiffres sont éloquents. Selon les données les plus récentes, 92,7 % des nouveaux family offices déclarent s’orienter vers les investissements directs, tandis que 89,6 % manifestent un intérêt pour le capital-investissement en propre. À titre de comparaison, seuls 10,4 % maintiennent une exposition aux hedge funds et 6,3 % au crédit privé — deux classes d’actifs qui constituaient pourtant le cœur des portefeuilles institutionnels il y a encore une décennie.

Ces intentions se traduisent dans les allocations réelles. Les investissements directs représentent en moyenne 17 % du portefeuille d’un family office, contre 10 % pour les fonds de capital-investissement classiques. Et selon le rapport Global Family Office d’UBS, au sein de la poche private equity, 54 % des investissements sont désormais réalisés en co-investissement ou en direct — une proportion qui aurait semblé improbable il y a dix ans.

Il convient toutefois de nuancer ces données : elles reflètent principalement les grandes structures anglo-saxonnes, dotées d’équipes d’analyse internes capables d’évaluer des dossiers complexes. Les family offices européens, et français en particulier, présentent des profils souvent plus conservateurs, avec des contraintes réglementaires et fiscales spécifiques qui freinent parfois ce type de déploiement.

Le crédit privé résiste, malgré les apparences

Le tableau serait incomplet sans mentionner une réalité plus nuancée sur le crédit privé. Si cette classe d’actifs semble délaissée au regard des chiffres d’intention, son adoption effective progresse. La part des family offices sans aucune exposition au crédit privé est passée de 36 % en 2023 à 26 % en 2025. En parallèle, 58 % d’entre eux y allouent entre 1 % et 9 % de leur portefeuille, et 33 % entre 10 % et 29 %.

Autrement dit, le crédit privé n’est pas abandonné — il est rationalisé. Les family offices semblent distinguer le crédit privé packagé dans des fonds opaques et coûteux, dont ils se méfient, du financement direct d’entreprises, qu’ils intègrent progressivement comme une composante de leur stratégie de rendement. Cette distinction est essentielle pour éviter une lecture trop binaire des tendances.

Le contrôle avant le rendement : une philosophie d’investissement

Pourquoi ce mouvement vers le direct ? Les explications avancées par les praticiens convergent. Edward Marshall, responsable mondial du secteur des family offices chez Dentons, souligne que ces structures « pensent sur le long terme » et cherchent à maximiser leur implication dans la création de valeur. Kathy Nalywajko, de 1919 Investment Counsel, insiste sur l’accès direct à la direction des entreprises cibles — un levier d’influence impossible à exercer via un fonds intermédiaire.

« pensent sur le long terme »

Cette philosophie rejoint une réalité économique simple : les frais de gestion des fonds traditionnels (typiquement 2 % de frais annuels et 20 % de carried interest) amputent significativement la performance nette. Un family office capable de sourcer, analyser et structurer ses propres opérations peut conserver l’intégralité de la valeur créée — à condition de disposer des compétences internes nécessaires, ce qui n’est pas universel.

Le rapport de Dentons précise que 63 % des family offices pratiquent déjà l’investissement direct, et 22 % supplémentaires envisagent de le faire. Mais cette statistique doit être lue avec prudence : « pratiquer l’investissement direct » peut recouvrir des réalités très différentes, d’une simple participation minoritaire dans une startup familiale à une véritable stratégie de build-up sectoriel.

L’intelligence artificielle, nouveau terrain de chasse

Parmi les secteurs privilégiés, l’intelligence artificielle s’impose comme un thème structurant. Kevin Shea, analyste senior chez BNY Wealth, note que « l’IA est encore dans sa phase d’accélération » et que la création de valeur à venir justifie des prises de position précoces. Les family offices, avec leur horizon d’investissement long et leur absence de contraintes de liquidité à court terme, sont structurellement bien positionnés pour accompagner des cycles technologiques de dix à quinze ans.

La santé et les technologies de rupture complètent ce tableau sectoriel. Ces choix ne sont pas neutres : ils reflètent une convergence entre les convictions personnelles des familles fondatrices — souvent issues de l’entrepreneuriat industriel ou technologique — et une lecture macroéconomique des grandes transitions en cours.

Ce que cette tendance dit du marché de la gestion de patrimoine

Le mouvement des family offices vers l’investissement direct n’est pas qu’une anecdote statistique. Il envoie un signal fort aux gestionnaires d’actifs traditionnels : la valeur ajoutée de l’intermédiation doit se justifier autrement que par l’accès à des opportunités que les investisseurs sophistiqués peuvent désormais atteindre seuls.

Pour les gestionnaires de patrimoine qui conseillent ces structures, l’enjeu est de taille. Leur rôle évolue : de sélectionneurs de fonds, ils doivent devenir des architectes de stratégies sur mesure, capables d’accompagner des opérations complexes — due diligence, structuration juridique et fiscale, gouvernance post-acquisition. En France, cette évolution se heurte encore à des contraintes réglementaires spécifiques, notamment autour du statut des conseillers en investissements financiers (CIF) et des règles encadrant le conseil en investissement non coté.

La vraie question n’est pas de savoir si les family offices continueront à investir en direct — la tendance semble irréversible. Elle est de savoir combien d’entre eux disposent réellement des ressources humaines et analytiques pour le faire avec rigueur, sans transformer une stratégie de contrôle en source de concentration des risques non maîtrisée.