Intelligence artificielle et inégalités : la fracture économique s’aggrave

L'IA et la richesse : qui profitera vraiment de la révolution ? L'intelligence artificielle redistribue les cartes de l'économie mondiale — mais pas nécessairement en faveur du plus grand nombre. Alors que la technologie promet des gains de productivité historiques, elle soulève une question que les marchés financiers ne peuvent plus esquiver : qui capte réellement la valeur créée ? La fracture se dessine avec une clarté troublante. Les entreprises disposant des infrastructures, des données et des capitaux nécessaires pour déployer l'IA à grande échelle accumulent des avantages compétitifs exponentiels. Les autres — PME, marchés émergents, travailleurs peu qualifiés — risquent de subir la transformation sans en percevoir les bénéfices. L'OCDE estime que l'IA pourrait augmenter la productivité annuelle jusqu'à 1,3 point de pourcentage dans les économies avancées, mais cette manne ne se distribue pas uniformément : elle se concentre là où le capital technologique est déjà le plus dense. Quand les gagnants de l'IA sont toujours les mêmes L'automatisation par l'IA ne menace plus seulement les emplois manuels et répétitifs. C'est là la nouveauté structurelle de ce cycle technologique. Contrairement aux révolutions industrielles précédentes, l'IA s'attaque désormais aux tâches cognitives — analyse, rédaction, décision — traditionnellement réservées aux cols blancs. Larry Fink, directeur général de BlackRock, a formulé cette inquiétude sans détour lors du Forum économique mondial de Davos : si l'IA affecte les travailleurs qualifiés comme la mondialisation a affecté les ouvriers de la ceinture de rouille américaine, les sociétés devront y répondre avec la même urgence politique …

L’IA et la richesse : qui profitera vraiment de la révolution ?

L’intelligence artificielle redistribue les cartes de l’économie mondiale — mais pas nécessairement en faveur du plus grand nombre. Alors que la technologie promet des gains de productivité historiques, elle soulève une question que les marchés financiers ne peuvent plus esquiver : qui capte réellement la valeur créée ?

La fracture se dessine avec une clarté troublante. Les entreprises disposant des infrastructures, des données et des capitaux nécessaires pour déployer l’IA à grande échelle accumulent des avantages compétitifs exponentiels. Les autres — PME, marchés émergents, travailleurs peu qualifiés — risquent de subir la transformation sans en percevoir les bénéfices. L’OCDE estime que l’IA pourrait augmenter la productivité annuelle jusqu’à 1,3 point de pourcentage dans les économies avancées, mais cette manne ne se distribue pas uniformément : elle se concentre là où le capital technologique est déjà le plus dense.

Quand les gagnants de l’IA sont toujours les mêmes

L’automatisation par l’IA ne menace plus seulement les emplois manuels et répétitifs. C’est là la nouveauté structurelle de ce cycle technologique. Contrairement aux révolutions industrielles précédentes, l’IA s’attaque désormais aux tâches cognitives — analyse, rédaction, décision — traditionnellement réservées aux cols blancs. Larry Fink, directeur général de BlackRock, a formulé cette inquiétude sans détour lors du Forum économique mondial de Davos : si l’IA affecte les travailleurs qualifiés comme la mondialisation a affecté les ouvriers de la ceinture de rouille américaine, les sociétés devront y répondre avec la même urgence politique — et elles ne l’ont pas fait à temps la première fois.

Dans sa lettre annuelle aux investisseurs de 2025, Fink va plus loin en questionnant les fondements mêmes de l’allocation d’actifs. Il suggère que le portefeuille classique 60/40 actions-obligations ne suffit plus à assurer une diversification adéquate dans un environnement où les marchés privés captent une part croissante de la création de valeur. Il propose un cadre 50/30/20, intégrant 20 % d’actifs privés — infrastructure, dette privée, capital-investissement — dans les portefeuilles des particuliers. Le diagnostic est juste : la majorité des investisseurs individuels n’ont historiquement pas accès à ces classes d’actifs, réservées aux institutionnels et aux grandes fortunes. La tokenisation des actifs, qu’il évoque comme levier d’inclusion, reste cependant une promesse encore largement théorique, dont les cadres réglementaires — en Europe comme aux États-Unis — demeurent fragmentaires.

Une participation financière mondiale en trompe-l’œil

Les chiffres d’inclusion financière globale semblent encourageants en surface. En 2025, 79 % des adultes dans le monde possèdent un compte financier. Mais posséder un compte bancaire et participer activement aux marchés de capitaux sont deux réalités radicalement différentes. Dans les économies à revenu faible et intermédiaire, seulement 40 % des adultes épargnent formellement, et 24 % ont recours au crédit institutionnel. L’inclusion financière reste donc superficielle là où elle est la plus nécessaire.

Les disparités structurelles persistent avec une obstination documentée. Au Pakistan, 34 % des hommes détiennent un compte financier contre 13 % des femmes seulement. Aux États-Unis, l’écart de patrimoine entre ménages noirs et blancs s’est élargi en valeur absolue entre 2019 et 2022, malgré une période de hausse généralisée des actifs. À Boston, les quartiers à forte population noire affichent une accessibilité réduite aux services bancaires de base. Ces données illustrent un paradoxe cruel : les périodes de forte création de richesse — portées par les marchés financiers — tendent à creuser les inégalités plutôt qu’à les résorber, précisément parce que les populations les plus vulnérables y participent le moins.

« Lorsque les rendements financiers surpassent durablement la croissance de l’économie réelle — ce que Thomas Piketty a formalisé sous la relation r > g — les détenteurs d’actifs s’enrichissent structurellement plus vite que les travailleurs. »

Ce mécanisme est bien documenté en économie : lorsque les rendements financiers surpassent durablement la croissance de l’économie réelle — ce que Thomas Piketty a formalisé sous la relation r > g — les détenteurs d’actifs s’enrichissent structurellement plus vite que les travailleurs. L’IA, en accélérant les gains de productivité des entreprises cotées sans redistribution automatique vers les salariés, risque d’amplifier cette dynamique.

Réformer l’accès ou subir la concentration

L’enjeu politique et réglementaire est donc central. Fink appelle à des réformes concrètes : comptes de patrimoine à long terme accessibles au plus grand nombre, révision des mécanismes de retraite, démocratisation de l’accès aux marchés privés. Ces propositions méritent d’être prises au sérieux, même si elles émanent du dirigeant du plus grand gestionnaire d’actifs mondial — dont les intérêts commerciaux dans l’expansion des marchés privés ne sont pas neutres. L’inclusion financière promue par BlackRock est aussi un marché à conquérir.

Côté régulation, l’Union européenne avance prudemment avec l’AI Act, qui impose des obligations de transparence et de gestion des risques aux systèmes d’IA à fort impact. Mais les règles encadrant l’utilisation de l’IA dans les décisions financières — scoring de crédit, allocation d’actifs, accès aux produits d’investissement — restent insuffisamment harmonisées pour prévenir des discriminations algorithmiques à grande échelle.

La révolution de l’IA n’est pas inéluctablement inégalitaire. Mais elle le deviendra si les décisions d’investissement, de régulation et de politique publique continuent d’être prises par et pour ceux qui détiennent déjà le capital. Repenser l’accès aux marchés financiers — en France comme à l’échelle mondiale — n’est pas une question de philanthropie. C’est une condition de stabilité économique et sociale dans un monde où l’automatisation redistribue la valeur plus vite que les institutions ne l’anticipent.