Allocations des family offices américains aux actifs alternatifs : l'infrastructure et le private equity gagnent du terrain Les marchés privés séduisent par leurs perspectives de rendement, de diversification et de décorrélation. Mais leur attrait se heurte à une exigence moins visible et souvent décisive : préserver assez de liquidité pour financer les besoins familiaux, saisir des opportunités ou absorber un cycle de sorties plus lent. C'est dans cette tension que s'inscrivent les allocations des family offices américains aux actifs alternatifs. L'enquête menée par BlackRock et Preqin en juillet et août auprès de 206 single family offices aux États-Unis, au Canada et en Amérique latine éclaire les intentions déclarées par des investisseurs représentant environ 491 milliards de dollars d'actifs investissables. Une précision s'impose d'emblée : il s'agit d'intentions déclaratives, recueillies à un instant T, et non de flux constatés. L'exercice a ses vertus — il capte un sentiment de marché — et ses limites — un biais déclaratif que seules les données de collecte effective permettront, dans un an ou deux, de confirmer ou d'infirmer. L'infrastructure privée et le capital-investissement semblent recueillir un intérêt croissant, tandis que le crédit privé appelle une lecture plus nuancée. Ces orientations ne constituent toutefois ni des engagements fermes ni des décisions déjà exécutées. Ce distinguo mérite d'être gardé en tête tout au long de cette analyse, tant la frontière entre intention affichée et allocation réelle est ténue dans l'univers des marchés privés. Infrastructures privées : une diversification recherchée, mais encore émergente Les infrastructures privées figurent …
Actifs alternatifs : les family offices renforcent le private equity, sous contrainte de liquidité

Allocations des family offices américains aux actifs alternatifs : l’infrastructure et le private equity gagnent du terrain
Les marchés privés séduisent par leurs perspectives de rendement, de diversification et de décorrélation. Mais leur attrait se heurte à une exigence moins visible et souvent décisive : préserver assez de liquidité pour financer les besoins familiaux, saisir des opportunités ou absorber un cycle de sorties plus lent.
C’est dans cette tension que s’inscrivent les allocations des family offices américains aux actifs alternatifs. L’enquête menée par BlackRock et Preqin en juillet et août auprès de 206 single family offices aux États-Unis, au Canada et en Amérique latine éclaire les intentions déclarées par des investisseurs représentant environ 491 milliards de dollars d’actifs investissables. Une précision s’impose d’emblée : il s’agit d’intentions déclaratives, recueillies à un instant T, et non de flux constatés. L’exercice a ses vertus — il capte un sentiment de marché — et ses limites — un biais déclaratif que seules les données de collecte effective permettront, dans un an ou deux, de confirmer ou d’infirmer.
L’infrastructure privée et le capital-investissement semblent recueillir un intérêt croissant, tandis que le crédit privé appelle une lecture plus nuancée. Ces orientations ne constituent toutefois ni des engagements fermes ni des décisions déjà exécutées. Ce distinguo mérite d’être gardé en tête tout au long de cette analyse, tant la frontière entre intention affichée et allocation réelle est ténue dans l’univers des marchés privés.
Infrastructures privées : une diversification recherchée, mais encore émergente
Les infrastructures privées figurent parmi les segments des marchés privés qui attirent le plus clairement l’attention des family offices. Leur attrait tient à la recherche d’actifs susceptibles de compléter les expositions traditionnelles aux actions et aux obligations, dans un contexte où la concentration des portefeuilles et l’incertitude macroéconomique restent des préoccupations majeures.
Les chiffres de l’enquête sont parlants : 30 % des répondants envisagent d’augmenter leur allocation aux infrastructures au cours des douze prochains mois, contre seulement 6 % qui prévoient de la réduire, soit un écart net de 24 points en faveur d’une hausse. Interrogés sur leurs motivations, les investisseurs citent en premier lieu la diversification (32 %), puis la couverture contre l’inflation (26 %) et enfin la recherche d’une faible corrélation avec les autres classes d’actifs (20 %). Ce triptyque n’a rien d’original — il reprend l’argumentaire classique du secteur — mais il traduit une adhésion réelle à la thèse d’investissement.
Ces intentions suggèrent un virage progressif vers des actifs associés à des revenus potentiellement plus stables et à des contrats souvent indexés sur l’inflation. Elles ne doivent cependant pas être interprétées comme la preuve d’une allocation déjà largement généralisée. Le rapport mondial 2026 de J.P. Morgan Private Bank indique en effet que 79 % des family offices ne détenaient aucune exposition aux infrastructures. L’écart est frappant, et il mérite d’être souligné plutôt que dissous dans l’enthousiasme ambiant : entre l’intérêt déclaré et l’équipement effectif, le fossé reste large. Il s’explique notamment par l’accès encore restreint aux véhicules de qualité, par un rythme de déploiement lent — propre à la classe d’actifs — et par les contraintes de liquidité qui conditionnent toute mise en œuvre concrète.
Bien sélectionnées, les infrastructures privées peuvent renforcer la construction d’un portefeuille résilient. Mais cette promesse de résilience a un prix : celui d’assumer une illiquidité pouvant s’étendre sur dix à quinze ans, incompatible avec des besoins de trésorerie mal anticipés.
Les nouveaux family offices assument davantage l’illiquidité
L’ancienneté des structures semble influer sur leur appétit déclaré pour les infrastructures, donc sur leur capacité à accepter l’illiquidité inhérente aux marchés privés. Les offices créés depuis moins de vingt ans se montrent nettement plus allants : 38 % d’entre eux souhaitent accroître leur exposition aux infrastructures, contre seulement 16 % chez les structures plus anciennes. L’écart est tout aussi net sur les allocations déjà en place, puisque 11 % des jeunes offices affichent une exposition comprise entre 6 % et 15 %, quand aucun office ancien de l’échantillon ne se situe dans cette fourchette.
Il convient toutefois de relativiser la portée de ce constat : la comparaison porte sur l’échantillon interrogé et ne permet pas de généraliser ces comportements à l’ensemble des family offices américains, encore moins à leurs homologues européens soumis à d’autres contraintes patrimoniales et fiscales. Ces écarts suggèrent que les structures récentes peuvent être plus disposées à immobiliser une part significative de leur capital dans des actifs de long terme. Ils peuvent aussi refléter des patrimoines, des horizons de dépenses ou des politiques d’allocation différents, plutôt qu’une simple opposition générationnelle — l’absence de passif hérité et de contraintes de distribution immédiates jouant probablement un rôle au moins aussi déterminant que l’âge de la structure elle-même.
Armando Senra, responsable des activités institutionnelles pour les Amériques chez BlackRock, résume cette dynamique : « Les offices plus récents abordent les marchés privés et la liquidité différemment de leurs homologues plus établis, ce qui renforce l’importance d’équilibrer les opportunités d’investissement avec les besoins de trésorerie, les contraintes et les objectifs de long terme propres à chaque famille. » Une formule prudente, qui rappelle qu’une allocation accrue aux actifs illiquides suppose un travail d’ingénierie patrimoniale fin, et non une simple conviction de marché.
« Les offices plus récents abordent les marchés privés et la liquidité différemment de leurs homologues plus établis, ce qui renforce l’importance d’équilibrer les opportunités d’investissement avec les besoins de trésorerie, les contraintes et les objectifs de long terme propres à chaque famille. »
Capital-investissement : l’appétit demeure, les sorties imposent la sélectivité
Le signal reste constructif pour le capital-investissement. Parmi les family offices interrogés, 52 % consacrent plus de 15 % de leurs actifs alternatifs à cette classe d’actifs. Surtout, 32 % envisagent d’en augmenter l’exposition, contre 26 % dans l’enquête mondiale BlackRock de 2025. Cette progression traduit un intérêt persistant pour les participations non cotées, malgré un contexte de liquidité plus exigeant qu’il y a quelques années.
Les préférences divergent toutefois nettement selon l’ancienneté des structures, révélant deux philosophies d’investissement bien distinctes. Les offices récents privilégient davantage le marché secondaire (45 %, contre 28 % pour les offices établis), une approche qui permet d’entrer dans des fonds ou des actifs déjà partiellement matures, souvent avec une décote et une visibilité accrue sur le portefeuille sous-jacent. À l’inverse, les offices établis plébiscitent les co-investissements à hauteur de 75 %, contre 60 % chez les nouveaux venus — une approche qui implique une sélection plus directe des entreprises et des opérations, mais aussi une expertise interne et des relations avec les gérants que seule l’ancienneté permet généralement de construire.
Le risque à surveiller est clairement identifié par les répondants eux-mêmes : pour 76 % d’entre eux, l’environnement des sorties en capital-investissement constitue le principal obstacle aux rendements sur les douze prochains mois. Les valorisations jugées excessives sont citées par 50 % des répondants. Ce double constat n’a rien d’anecdotique : il traduit un marché où les introductions en Bourse se font rares et où les ventes stratégiques peinent à retrouver leur rythme d’avant 2022.
Lorsque les cessions, introductions en Bourse ou ventes stratégiques ralentissent, les distributions aux investisseurs peuvent être reportées — un phénomène déjà largement documenté par les professionnels du secteur depuis deux ans. La courbe en J (J-curve), cette phase initiale durant laquelle les frais et les investissements pèsent sur la performance avant l’apparition d’éventuels gains, peut alors sembler s’étirer dans le temps. Dans ce cadre, la qualité des dossiers, le prix d’entrée, la capacité du gérant à créer de la valeur opérationnelle et la visibilité sur les voies de sortie prennent une importance accrue. Ces constats décrivent un environnement de sélection exigeant, non une invitation à investir sans discernement.
Crédit privé : stabilité des allocations, vigilance sur la liquidité
Le crédit privé ne bénéficie pas du même élan déclaré que les infrastructures ou le capital-investissement. Parmi les family offices interrogés, 49 % prévoient de maintenir leur allocation en l’état, tandis que 17 % envisagent de l’augmenter et 15 % de la réduire — la part restante ne faisant pas apparaître d’intention précise dans les données communiquées.
Cette photographie globalement stable mérite cependant d’être nuancée. Un chiffre agrégé qui ne bouge guère peut parfaitement masquer des réaménagements internes substantiels : une allocation maintenue au niveau global ne signifie pas une absence de mouvement entre sous-stratégies. Des arbitrages peuvent ainsi concerner la dette en difficulté (distressed debt), les sociétés de développement commercial (BDC) ou les fonds de fonds, sans que l’exposition totale au crédit privé n’en soit sensiblement modifiée. C’est l’un des pièges classiques de la lecture de ce type d’enquête : la stabilité en façade peut dissimuler une vraie recomposition des risques pris.
Interrogés sur les freins à une hausse de leurs allocations sur l’ensemble des marchés privés, les répondants placent sans surprise l’illiquidité en tête (54 %), suivie de l’accès aux gestionnaires de premier plan (39 %) et du niveau des frais (36 %). Ce classement confirme, si besoin était, que la liquidité demeure la contrainte structurante de l’ensemble de la classe d’actifs — bien davantage que la performance espérée ou la complexité des véhicules. Conserver une allocation stable au crédit privé peut ainsi refléter avant tout la gestion des engagements déjà souscrits, plutôt qu’une conviction uniforme sur l’ensemble de ses composantes.
Le signal des family offices dans la stratégie des grands gérants
Les intentions d’allocation observées chez les family offices s’inscrivent dans un mouvement plus large de montée en puissance des marchés privés chez les grands gérants d’actifs. Au 30 septembre, la plateforme d’actifs alternatifs de BlackRock gérait 800 milliards de dollars, contre 717 milliards un an auparavant, dont 216 milliards en infrastructures et 249 milliards en crédit privé. Ces encours ne représentent qu’environ 3 % des 15 500 milliards de dollars d’actifs sous gestion du groupe, mais ils génèrent près de 15 % de ses commissions de base et










