Le crédit privé à la croisée des chemins : quand les institutionnels lèvent le pied Le signal est faible, mais il est là. Selon une enquête récente portant sur 108 investisseurs institutionnels gérant collectivement 2 045 milliards de dollars d'actifs, seulement 29 % des limited partners (LPs) envisagent d'augmenter leurs allocations en crédit privé au cours des douze prochains mois — contre 42 % lors de la précédente édition. Un recul de treize points qui, dans un secteur habitué à l'afflux de capitaux, mérite qu'on s'y attarde. Un désengagement relatif, pas une fuite Il serait inexact de parler de désertion. 87 % des répondants déclarent vouloir maintenir ou accroître leur exposition à cette classe d'actifs, ce qui témoigne d'un ancrage structurel dans les portefeuilles institutionnels. Mais la nuance est précisément là : maintenir n'est pas la même chose qu'accélérer. Ce que l'enquête révèle, c'est moins un retrait qu'une pause de conviction — un moment de réévaluation dans un cycle qui, après des années d'expansion rapide, commence à montrer ses aspérités. La prudence s'explique en partie par la montée des préoccupations sur la qualité des gestionnaires de fonds. Dans un marché où les levées de capitaux se sont multipliées à grande vitesse entre 2018 et 2022, la dispersion des performances entre gérants s'est creusée. Les LPs les plus sophistiqués savent désormais que le label "crédit privé" recouvre des réalités très hétérogènes — du direct lending senior sécurisé aux stratégies mezzanine ou distressed bien plus risquées. Le spectre des fonds zombis C'est …
Pourquoi les allocations en crédit privé chutent-elles ?

Le crédit privé à la croisée des chemins : quand les institutionnels lèvent le pied
Le signal est faible, mais il est là. Selon une enquête récente portant sur 108 investisseurs institutionnels gérant collectivement 2 045 milliards de dollars d’actifs, seulement 29 % des limited partners (LPs) envisagent d’augmenter leurs allocations en crédit privé au cours des douze prochains mois — contre 42 % lors de la précédente édition. Un recul de treize points qui, dans un secteur habitué à l’afflux de capitaux, mérite qu’on s’y attarde.
Un désengagement relatif, pas une fuite
Il serait inexact de parler de désertion. 87 % des répondants déclarent vouloir maintenir ou accroître leur exposition à cette classe d’actifs, ce qui témoigne d’un ancrage structurel dans les portefeuilles institutionnels. Mais la nuance est précisément là : maintenir n’est pas la même chose qu’accélérer. Ce que l’enquête révèle, c’est moins un retrait qu’une pause de conviction — un moment de réévaluation dans un cycle qui, après des années d’expansion rapide, commence à montrer ses aspérités.
La prudence s’explique en partie par la montée des préoccupations sur la qualité des gestionnaires de fonds. Dans un marché où les levées de capitaux se sont multipliées à grande vitesse entre 2018 et 2022, la dispersion des performances entre gérants s’est creusée. Les LPs les plus sophistiqués savent désormais que le label « crédit privé » recouvre des réalités très hétérogènes — du direct lending senior sécurisé aux stratégies mezzanine ou distressed bien plus risquées.
Le spectre des fonds zombis
C’est sans doute le chiffre le plus préoccupant de l’enquête : 54 % des investisseurs institutionnels anticipent une augmentation des fonds zombis dans leurs portefeuilles. Ces véhicules, incapables de réaliser leurs investissements ou de distribuer du capital à leurs souscripteurs, constituent une pathologie bien connue du private equity — et le crédit privé n’y échappe pas.
Un fonds zombie ne génère pas nécessairement de pertes immédiates, mais il immobilise du capital, pèse sur les ratios de liquidité des portefeuilles et érode la confiance dans les gérants concernés. Lorsque l’on considère que plusieurs centaines de milliards de dollars seraient aujourd’hui piégés dans des structures sous-performantes à l’échelle mondiale, l’inquiétude des LPs prend une dimension systémique. La question n’est plus théorique : elle touche directement à la gestion de la liquidité dans les portefeuilles d’actifs non cotés, un sujet que les régulateurs européens, dont l’AMF, scrutent avec une attention croissante depuis l’essor des fonds evergreen ouverts aux investisseurs particuliers.
Liquidité et création de valeur : un équilibre sous tension
L’enquête soulève également un débat de fond sur la relation entre conditions de liquidité et performance opérationnelle. Seuls 40 % des participants estiment que l’environnement de liquidité actuel est favorable à la création de valeur dans les entreprises de portefeuille. C’est un renversement notable par rapport aux années de taux bas, où le refinancement facile masquait parfois la fragilité des modèles économiques sous-jacents.
Dans un contexte de taux durablement plus élevés, les entreprises financées par dette privée subissent une pression accrue sur leur service de la dette. Les gérants qui avaient structuré leurs financements avec des covenants allégés — la fameuse tendance « covenant-lite » des années 2019-2022 — se retrouvent aujourd’hui avec une visibilité réduite sur la santé réelle de leurs débiteurs. Pour les LPs, cela se traduit par une exigence renforcée de transparence et de reporting, deux dimensions sur lesquelles le secteur du crédit privé reste perfectible.
Une recomposition, pas une rupture
Le marché du crédit privé ne s’effondre pas — il se normalise. Après une décennie de croissance quasi ininterrompue, portée par la désintermédiation bancaire post-2008 et l’appétit des institutionnels pour le rendement, la classe d’actifs entre dans une phase de maturité. Les gérants qui survivront à cette transition seront ceux capables de démontrer une discipline de souscription rigoureuse, une gestion active des situations difficiles et une communication transparente avec leurs investisseurs.
« La sélectivité devient le premier facteur de performance. »
Pour les LPs, la leçon est claire : la sélectivité devient le premier facteur de performance. Dans un univers où la dispersion des résultats entre le premier et le dernier quartile peut dépasser dix points de rendement annualisé, choisir son gérant est au moins aussi important que choisir sa classe d’actifs.










